Derrière les statistiques de l’émigration népalaise, il y a avant tout des histoires personnelles, des espoirs et des choix de vie.
Comme tant d’autres Népalais, Asmita, Pratika et Rammaya s’apprêtent à tenter l’aventure internationale.
Pour elles, cette première étape prend la forme d’un stage obligatoire de quatrième année de Bachelor en Hôtellerie. Soucieuses d’éviter le Moyen-Orient en raison du conflit actuel, elles ont choisi de se tourner vers le Japon pour achever et valider leur cursus de Bachelor.

Plusieurs raisons les ont poussées à privilégier un stage international plutôt qu’au Népal.
Tout d’abord, elles souhaitaient acquérir une expérience à l’étranger et atteindre une certaine indépendance financière, les stages népalais n’étant pas rémunérés. Cela leur permettrait aussi de mettre de l’argent de côté pour financer leur futur Master à l’étranger. De plus, elles voulaient tisser un réseau professionnel, un élément crucial pour lancer leur carrière et décrocher un emploi adapté à leurs qualifications. Enfin, c’est pour elles une façon de se protéger face aux incertitudes politiques et économiques au Népal.
Elles reconnaissent que le gouvernement de Balendra Shah, en place depuis le 27 mars dernier, s’efforce d’améliorer la situation, notamment en matière de développement économique et d’emploi, mais elles ont le sentiment que les changements au Népal prendront du temps. Or, elles ne peuvent pas attendre que ces changements produisent leurs effets pour construire leur propre avenir.
Elles n’envisagent pas forcément de quitter définitivement le Népal, un pays qu’elles aiment. À ce stade, elles cherchent surtout à partir temporairement pour échapper à un contexte national qu’elles jugent peu porteur pour les jeunes. À terme, elles aimeraient pouvoir vivra au Népal pour mettre l’expérience acquise à l’étranger au service de leur patrie.

Ce stage à l’étranger représente une opportunité décisive pour tourner leur parcours vers l’international, tant sur le plan universitaire que professionnel.
Elles espèrent que cette expérience internationale leur permettra de fuir le manque de débouchés et les bas salaires du marché national – particulièrement criants dans l’hôtellerie. Grâce à ce parcours, elles aspirent à des emplois stables, bien rémunérés et évolutifs, ce qui leur donnera, en prime, les moyens d’aider leur famille plus tard.
Fin novembre, Asmita, Pratika et Rammaya s’envoleront pour le Japon afin d’effectuer leur stage d’un an à l’ANA InterContinental Tokyo, un hôtel 5 étoiles, offrant 12 restaurants et bars (dont un restaurant associé au chef Pierre Gagnaire), une piscine extérieure et un salon club, situé dans l’arrondissement de Minato à Tokyo.








Les aspirations d’Asmita, de Pratika et de Rammaya donnent une assez bonne illustration, à l’échelle individuelle, de ce que les études économiques décrivent comme une stratégie économique et professionnelle devenue centrale au Népal.
La Banque mondiale considère aujourd’hui la migration comme une stratégie de subsistance dominante au Népal.
La Banque mondiale montre que le Népal n’a pas encore créé suffisamment d’emplois de qualité dans les secteurs non agricoles. Entre 1996 et 2023, la croissance économique réelle moyenne n’a été que de 4,2 % par an, et le pays reste en retard par rapport à plusieurs économies comparables d’Asie du Sud. Selon l’enquête 2023 citée par la Banque mondiale, près d’un jeune de 15-24 ans sur quatre était sans emploi et 35,7 % étaient dans la catégorie NEET – ni en emploi, ni en études, ni en formation.
Chaque jour, près de 2 000 Népalais quittent leur pays pour chercher du travail à l’étranger. En 2025, l’OIT estimait à plus de 2,1 millions le nombre de Népalais vivant hors de leurs frontières.

Pour l’année fiscale 2025/2026, près de 800 000 permis de travail pour s’installer à l’étranger ont été délivrés par le Department of Foreign Employement (DoFE) du Népal.
Pour l’exercice fiscal 2025/2026, les envois de fonds de la diaspora au Népal (remittances) ont atteint un niveau record de 16,19 milliards de dollars – soit une hausse de 37 % sur un an -, représentant plus de 33 % du PIB – le quatrième taux le plus élevé au monde -, et dépassant le budget annuel de l’État selon les données de la Nepal Rastra Bank.
A contrario, l’aide publique au développement (ODA) et les investissements directs étrangers (FDI) restent extrêmement faibles. Les appuis multilatéraux, notamment via la Banque mondiale, jouent un rôle d’amortisseur social et budgétaire, notamment lors de la reconstruction post-catastrophes. Cependant, ils stagnent face à l’immensité des flux privés de la diaspora, tandis que les engagements d’IDE demeurent marginaux, représentant moins de 1 % du PIB.

Selon les données nationales et les rapports d’organisations internationales, plus de la moitié des foyers népalais dépendent directement de l’argent envoyé par leurs proches travaillant à l’étranger.
Ces transferts de fonds soutiennent la consommation intérieure et les réserves de change, mais ils alimentent un piège de dépendance et de sous-investissement productif au Népal qui peut être représenté comme ceci :
Peu d’emplois suffisamment rémunérateurs au Népal
↓
départ des populations en âge de travailler, notamment les jeunes
↓
envoie de fonds (remittances) au pays
↓
réduction de la pauvreté + amélioration du niveau de vie
↓
mais perte d’une partie de la main-d’œuvre, notamment jeune et qualifiée
↓
sous-investissement productif
↓
difficulté persistante à créer suffisamment d’emplois au Népal
↓
nouveaux départs

Pour les jeunes diplômés et les étudiants népalais, l’étranger est avant tout perçu comme investissement dans une carrière.
Les jeunes diplômés népalais s’éloignent du modèle migratoire traditionnel, qui consiste à s’expatrier pour augmenter immédiatement les revenus de la famille – la migration s’assimilant alors à une stratégie familiale, et pas seulement une décision individuelle.
Pour les jeunes diplômés et les étudiants, à l’instar de nos trois étudiantes, l’expérience internationale est essentiellement considérée comme un tremplin pour la suite de leurs études et leur carrière.
Un candidat à l’expatriation peut tout à fait voir son expérience internationale à la fois comme un accélérateur de carrière et un moyen de subvenir aux besoins de sa famille. Ces deux motivations migratoires se combinent alors naturellement, même si l’aspect financier reste, dans tous les cas, le moteur principal.

Les principales destinations de la diaspora népalaise se diversifient. Si le rapport 2024 de la Banque mondiale montre l’ancrage persistant des pays du Golfe et de la Malaisie, de nouveaux horizons comme le Japon, la Corée du Sud, le Royaume-Uni ou l’Europe s’imposent désormais dans certains secteurs professionnels.
Le Japon représente précisément une destination axée sur la qualification et l’expérience professionnelle, notamment dans l’hôtellerie. Le rapport de la Banque mondiale indique par exemple qu’en 2023/24, cet archipel accueillait le plus grand nombre de travailleurs népalais dans les métiers de la cuisine, tandis que le personnel de soin et d’aide à la personne y est également très représenté, tout comme au Royaume-Uni.
À travers les témoignages recueillis et les études économiques et sociales, on comprend que partir à l’étranger ne signifie pas nécessairement tourner le dos au Népal. Pour ces jeunes, c’est souvent une façon de chercher ailleurs les opportunités qui leur manquent chez eux : travailler, apprendre, gagner en autonomie, aider leur famille et construire leur avenir.
Bonne chance à Asmita, Pratika et Rammaya dans cette nouvelle aventure, et puisse leur chemin les conduire là où leurs rêves les portent.






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